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Le Barrage de Fomi // Potentiel pour Un Projet d’Intérêt Commun

Par Luca Ferrini et Lucia Benavides. Cet article explique comment le projet de barrage de Fomi, qui a récemment regagné le monumentum, marque une grande opportunité d'intégrer l'approche Nexus dans le processus de planification comme un outil d'aide à la décision. Situé en Haute Guinée, à la tête du bassin du Niger et dans une zone aride affectée par le changement climatique et l'insécurité, la construction du barrage de Fomi poserait à la fois de nombreux risques et défis ainsi que des opportunités de développement, non seulement au niveau local mais également au niveau régional.

L'Autorité du Bassin du Niger a donc identifié le barrage de Fomi comme un projet important et impactant pour l'ensemble de la région, qui est également inclus dans le Plan d'action pour le développement durable de l'Autorité du bassin du Niger. S'efforçant de concilier les besoins et les objectifs nationaux avec l'intérêt régional commun de la durabilité environnementale et de la protection des ressources naturelles, l'approche WEF Nexus encourage la coopération régionale, le partage des coûts et des avantages et le respect des principes d'efficacité et de priorité. Reste à voir si la Guinée transformera un projet national en un projet d'intérêt commun.

Introduction

Un barrage en tête de bassin engendre enjeux de toute sorte. Dans le Sahel, une des zones les plus arides du monde, et affectée par les changements climatiques et le conflit armé, les enjeux sont davantage significatifs. Mais quelles sont les opportunités et les risques d’un tel projet ? Que pourrait une approche Nexus apporter dans l’aide à la prise de décision ?

Le projet de barrage

Situé dans la haute Guinée, le site du barrage de Fomi sur le fleuve Niandan, à 30 km en amont de sa confluence avec le Niger, avait déjà été identifié dans les années 1940, période où un petit barrage y était construit. Entre les années 1950 et 2013,il y eut plusieurs tentatives de démarrage de la construction d’un plus grand barrage et de multiples études de faisabilité (financière, environnementale et technique) du projet ont été effectuées. La priorité politique donnée au projet sous le mandat du Président Guinéen Alpha Condé a reporté le sujet au centre de l’agenda politique en Guinée, et par conséquence aussi au Mali et dans le reste du bassin du Niger, vue l’ampleur du projet et les possibles impacts en aval. Depuis 2014, et dans le cadre du « Projet de Développement des Ressources en Eau et de Gestion Durable des Écosystèmes » (PDREGDE) financé par la Banque Mondiale, le projet semble avoir repris son élance, avec notamment l’appel à réévaluer les possibles impacts environnementaux et sociaux (1). La construction du barrage pourrait alors démarrer très bientôt, suivant le financement disponible. Mais la question clé demeure : quel projet ? Avec quels objectifs?


Un projet national

Au niveau national, l’un des premiers intérêts du projet est de fournir les marchés et les industries minières de la région en énergie (2). C’est alors dans l’optique du grand potentiel de production hydroélectrique que le projet avait été conçu par la Guinée. D’un cout estimé à 250 millions d’euro, le barrage de Fomi pourrait avoir une puissance d’environ 100MW et pourrait fournir 374 GW/h, ce qui représente 3% des besoins totaux nationaux estimés pour 2030 (3).

En plus, le réservoir d’eau résultant du barrage pourrait irriguer environ 100 000 ha de terres agricoles en Guinée et fournir un lieu de pêche et de pisciculture (4). Les populations à déplacer sont estimées à plus de 45 000 (5–7), raison, entre autres, pour laquelle un nouveau site possible semble maintenant bénéficier de la préférence des maitres d’ouvrage : 15km en amont, les populations à déplacer seraient seulement 5.000.

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Les possibles impacts du projet ne se limitent guère aux impacts au niveau local en Guinée. La position du barrage, en tête du troisième plus grand bassin d’Afrique, ainsi que le principale en Afrique de l’ouest, entraîne d’énormes enjeux, surtout en aval. Au niveau économique et social, les changements du régime et du débit du fleuve Niger demanderaient une adaptation des activités agricoles et économiques plus généralement. Au niveau environnemental, certains écosystèmes et zones humides seraient potentiellement affectées, notamment le Delta Intérieure du Niger au Mali (voir les articles publiés sur notre site web sur le Delta Intérieur du Niger, ici et ici). Au niveau politique, de relations internationales et d’intégration régionale, le projet soulève des questions, vis-à-vis les pays en aval, sur qui décide de la retenue ou du relâche de l’eau. Bref, les enjeux typiques d’un tel grand ouvrage dans un contexte transfrontalier.

Un projet d’intérêt commun pour la région

Dans le contexte de la planification régionale du bassin dans son entièreté, sous la coordination de l’Autorité du Bassin du Niger, le projet de barrage de Fomi a été identifié par les neuf pays membres, conjointement avec les projets de barrage de Taoussa au Mali et de Kandadji au Niger, pour son potentiel de régulation du débit du fleuve Niger. Dans une région qui connaît une saison pluvieuse typiquement concentrée sur une période de seuls trois mois, la nécessité de retenir l’eau pour en maximiser la productivité et l’efficacité à la fois économique, sociale et environnementale est cruciale.

La régulation du débit du cours principale du fleuve Niger permettrait d’augmenter le potentiel en irrigation et en production agricole pour assurer une plus grande sécurité et indépendance alimentaire de la région. Par exemple, le Plan d’Action de Développement Durable de l’Autorité du Bassin du Niger (8) estime que le barrage de Fomi permettrait un développement de l’irrigation de terres aménagées jusqu’au Niger (le pays) à la hauteur de 10 000 ha. La régulation du débit du fleuve Niger sur toute l’année permettrait aussi le développement de la navigation et le renforcement du commerce régional sur le fleuve.

C’est évident que la régulation artificielle du régime naturel du fleuve comporte aussi un changement de la relation entre le fleuve et les écosystèmes qu’il alimente à travers ses fluctuations saisonnières. Les impacts s’étendent à toute activité humaine qui dépend directement des ressources naturelles, par exemple la pêche el la riziculture, qui dépendent des inondations saisonnières de certaines zones du bassin. De plus, la réorientation de l’objectif principale du barrage de l’hydroélectricité à la régulation du débit du fleuve a un impact significatif sur les calculs économiques de rentabilité du barrage.

Mais c’est dans un contexte régional de planification de l’exploitation et la protection des ressources naturelles qu’il est souhaitable de voir ce projet, comme tant d’autres, pour éviter le conflit transfrontalier et la dégradation des écosystèmes qui soutiennent la vie humaine. Une telle planification entraine, de plus, des bénéfices ‘invisibles’ de coopération et intégration régionale, de partage des couts et des bénéfices, et de soutenabilité environnementale à long terme.

Une approche Nexus

L’approche Nexus propose une réflexion soutenue tout au long du processus de planification, ciblant les possibles déséquilibres entre secteurs pour trouver des stratégies d’harmonisation, et maximiser l’efficacité et la soutenabilité de projets avec enjeux multiples et complexes. Si l’on considère le bassin dans son entièreté et l’on identifie les ressources naturelles disponibles ainsi que les besoins humaines et environnementales, l’allocation des ressources (en eau, en sol, en bois etc.) doit suivre les principes d’efficacité et de priorité. Et comme l’ont identifié les états du bassin versant du Niger à travers la Charte de l’Eau (9), la priorité pour l’utilisation des ressources en eau, en cas de pénurie, est d’abord l’eau potable pour la consommation humaine et ensuite l’eau pour l’irrigation qui assure la sécurité alimentaire. Les sources d’énergie sont multiples, alors que les sources d’eau potable et d‘irrigation sont plus difficilement substituables.

Conclusion

Il reste à voir, au niveau politique régional, quels arguments et poids de négociation les autres états auront vis-à-vis de la Guinée pour tourner un projet national vers un projet d’intérêt commun. Cela est rendu possible par des outils comme ceux qui offre l’approche Nexus, qui permet de planifier de manière holistique, d’harmoniser les différents intérêts et d’assurer la maximisation des bénéfices pour tous.  Les eaux transfrontalières sont plus souvent une raison pour coopérer plutôt que pour se disputer, puisque la coopération offre plus de bénéfices à long terme et peut réduire les coûts économiques et politiques de la gestion des bassins (10). Pourra le barrage de Fomi confirmer la règle ?

Références

  1. Autorité du Bassin du Niger (ABN). Avis de sollicitation de manifestation d’interet N° 07/PDREGDE [Internet]. Autorité du Bassin du Niger. 2015 [cited 2018 Sep 17]. Available from: http://www.abn.ne/index.php?option=com_content&view=category&layout=blog&id=19&Itemid=18&lang=fr
  2. Direction Nationale d’Énergie-Ministère de l’Énergie et de l’Hydraulique. Projet d’amenagement hydroélectrique de Fomi [Internet]. [cited 2018 Sep 16]. Available from: http://www.invest.gov.gn/document/projet-hydroelectrique-de-fomi
  3. Ministere de l’énergie et de l’hydraulique, SE4All. Evaluation et Analyse des Gaps par rapport  aux objectifs SE4All - Volume IE [Internet]. 2014 [cited 2018 Sep 17]. Available from: https://www.sieguinee-dne.org/images/Volume_IE_SE4ALL_.pdf
  4. Program for Infrastructure Development in Africa. Fomi Multi-purpose Dam (Niger River Basin) [Internet]. Virtual PIDA Information Centre. 2017 [cited 2018 Aug 23]. Available from: http://www.au-pida.org/view-project/
  5. IIED. Fomi dam: catalysing land tenure reform in Guinea [Internet]. International Institute for Environment and Development. 2015 [cited 2018 Aug 23]. Available from: https://www.iied.org/fomi-dam-catalysing-land-tenure-reform-guinea
  6. Skinner JR, Niasse M, Haas L. Sharing the benefits of large dams in West Africa [Internet]. London: International Institute for Environment and Development; 2009. Available from: https://www.researchgate.net/publication/228940907_Sharing_the_Benefits_of_Large_Dams_in_West_Africa
  7. De Wet C. The Experience with Dams and  Resettlement in Africa - Contributing paper. World Commision Dams. 1999;32.
  8. Autorité du Bassin du Niger (ABN). Plan d’Action de Developpement Durable (PADD) du Bassin du Niger - Synthese de rapport. [Internet]. Niamey; 2007 [cited 2018 Oct 21]. Available from: http://www.abn.ne/attachments/article/72/Synthese%20du%20PADD.pdf
  9. Autorité du Bassin du Niger (ABN). La Charte de l’eau du Bassin du Niger [Internet]. 2008 [cited 2018 Oct 21]. Available from: http://www.abn.ne/attachments/article/39/Charte%20du%20Bassin%20du%20Niger%20version%20finale%20francais_30-04-2008.pdf
  10. Schmeier S, Vogel B. Ensuring Long-Term Cooperation Over Transboundary Water Resources Through Joint River Basin Management. In: Schmutz S, Sendzimir J, editors. Riverine Ecosystem Management: Science for Governing Towards a Sustainable Future [Internet]. Cham: Springer International Publishing; 2018 [cited 2018 Oct 21]. p. 347–70. (Aquatic Ecology Series). Available from: doi.org/10.1007/978-3-319-73250-3_18

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