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Un Nexus pour les Organismes de Bassin au Sahel // Comparaison multisectorielle : OMVS - CBLT - ABN

Par Luca Ferrini (Représentant Dialogues Mondiaux NEXUS (Eau-Energie-Sécurité Alimentaire) dans le Bassin du Niger) et Lucia Benavides. Cet article fournit une analyse comparative du niveau d'intégration des différents secteurs dans les missions de trois organismes de bassin du Sahel : l'Autorité de Développement du Bassin du fleuve Sénégal (OMVS), la Commission du Bassin du Lac Tchad (CBLT) et l'Autorité du bassin du Niger (ABN). Il met en outre l'accent sur différents domaines d'intervention dans les énoncés de mission, en fonction des défis multisectoriels spécifiques auxquels sont confrontés les bassins.

Introduction

En tant que zone semi-aride particulièrement vulnérable aux changements climatiques de par sa position géographique, le Sahel est marqué par une saison sèche s’étendant sur la plus grande partie de l’année. Une courte saison pluvieuse et de faibles précipitations irrégulières (comprises entre 100 et 1000 mm/an) s’étend sur une période n’excédant pas les trois mois. Avec une population en forte croissance, estimée à plus de 150 millions d’habitants, et dont les revenus dépendent essentiellement de l’agriculture et de l’élevage, les pays sahéliens sont sans cesse confrontés à l’insécurité alimentaire, qui menace leur économie et leur développement. Les ressources en eau qui veulent constituer la base d’une sécurité croissante prennent souvent une forme transfrontalière.

Face à cette problématique, différents organismes de bassin ont vu le jour. Les organismes de bassin existent à travers le monde et ont le but de gérer pacifiquement les ressources (en eau) transfrontalières partagées entre plusieurs pays. Nous étudions ici trois de ces organismes de bassin : l’Organisation pour la Mise en Valeur du Fleuve Sénégal (OMVS), la Commission du Bassin du Lac Tchad (CBLT) et l’Autorité du Bassin du Niger (ABN).

 

 

Une approche Nexus implique de considérer la totalité des ressources naturelles disponibles pour la sécurité alimentaire, énergétique et hydrique, et de planifier de manière holistique leur utilisation de façon à répondre aux besoins des populations d’une part, et de préserver l’environnement d’autre part. L’introduction et l’application de l’approche Nexus permet d’éviter les impacts indésirables sur d’autres secteurs et d’éventuels conflits entre ces secteurs et d’améliorer l’efficacité dans l’utilisation des ressources naturelles en tant que moyens de subsistance humaine, tout en préservant les écosystèmes.

Un projet Nexus est en cours à l’Autorité du Bassin du Niger (ABN), où l’ABN et ses États membres renforcent la présence de l’approche Nexus dans la gestion du bassin. Cela implique une perspective holistique des ressources disponibles, ainsi que la mise en œuvre de politiques et de projets intersectoriels. Mais le mandat d’une organisation constituant la base pour ses activités, nous nous intéressons au mandat des organismes de bassins pour voir jusqu’à quel point les enjeux intersectoriels sont considérés compétences d’un organisme de bassin au Sahel.

Pour le présent exercice, nous nous tenons donc à la mention explicite des différents secteurs dans les missions officielles de chaque organisme de bassin, telles que écrites dans leurs textes. Et cela avec le but non pas d’être exhaustifs, mais de stimuler une réflexion sur la prise en compte des multiples secteurs dans les missions de ces organismes, et le  es organismes de bassin dans l’application et la mise en œuvre du Nexus.

L’Organisation de Mise en Valeur du Fleuve Sénégal

L’Organisation pour la Mise en Valeur du Fleuve Sénégal (OMVS) est constituée de quatre États membres, à savoir : le Mali, la Guinée, la Mauritanie et le Sénégal, où se trouve son siège. Cette organisation intergouvernementale a eté créée par convention en mars 1972 pour gérer le bassin versant du fleuve Sénégal (289 000 km2). Dans les années suivants, l’OMVS a aménagé le fleuve en voie navigable et a construit les barrages de Diama et de Manantali.

L’OMVS travaille sur cinq axes: L’adduction en eau potable, l’agriculture irriguée, l’énergie, le transport et la navigation. Ses missions spécifiques sont de : (a) Réaliser l’autosuffisance alimentaire pour les populations du bassin et de la sous-région ; (b) sécuriser et améliorer les revenus des populations ; (c) préserver l’équilibre des écosystèmes dans le bassin ; (d) Réduire la vulnérabilité des économies des États-Membres de l’Organisation face aux aléas climatiques et aux facteurs externes ; (e) Accélérer le développement économique des États-membres. Depuis 2003, L’organisation a reprécisé ses missions, en incluant notamment l’innovation méthodologique, la valorisation des ressources humaines, la modernisation des outils de gestion et la poursuite du développement durable avec une perspective tripartite : croissance économique, progrès social et préservation de l’environnement (1).

La Commission du Bassin du Lac Tchad

La Commission du Bassin du Lac Tchad (CBLT), mise en place en mai 1964, regroupe aujourd’hui six pays : le Cameroun, le Niger, le Nigéria, la Centrafrique, la Lybie et le Tchad, où elle a son siège. Le Congo et la République Démocratique du Congo participent en tant que observateurs.

La CBLT a pour mandat la gestion durable et équitable du Lac Tchad et des autres ressources en eaux partagées du bassin, la préservation des écosystèmes du bassin, la promotion de l’intégration et la préservation de la paix et de la sécurité transfrontalières dans le Bassin du Lac Tchad. Depuis 2008, elle a adopté un Plan d’Action Stratégique, avec une vision à 2025 et axé sur la conservation des ressources en eau douce, la responsabilité des gouvernements nationaux et régionaux et l’accès équitable aux ressources du bassin pour chaque pays (2). Dans ses travaux, l’organisation met en avant l’intégration et la préservation de la paix ainsi que la sécurité transfrontalières.

L’Autorité du Bassin du Niger

Initialement appelée Commission du Fleuve Niger à sa création en 1964, l’Autorité du Bassin du Niger (ABN), instaurée en novembre 1980 avec son siège à Niamey, est pour sa part composée de neuf pays (le Bénin, le Burkina Faso, le Cameroun, la Côte d’Ivoire, la Guinée, le Mali, le Niger, le Nigeria et le Tchad).

L’ABN est globalement chargée de promouvoir la coopération entre ses pays membres et d’assurer un développement intégré du bassin dans ses domaines d’intervention. Elle a pour mission de promouvoir la coopération entre les pays membres et d’assurer un développement intégré du bassin dans tous les domaines par la mise valeur de ses ressources notamment sur les plans de l’énergie, de l’hydraulique, de l’agriculture, de l’élevage, de la pêche, de la pisciculture, de la sylviculture, de l’exploitation forestière, des transports et communication et de l’industrie. Depuis 1987, l’ABN a cinq objectifs majeurs: (a) harmoniser et coordonner les politiques nationales de mise en valeur des ressources du bassin ; (b) planifier le développement du bassin en élaborant un plan de développement intégré ; (c) concevoir, réaliser, exploiter et entretenir les ouvrages et des projets communs ; (d) assurer le contrôle et la réglementation de toute forme de navigation sur le fleuve, ses affluents et sous-affluents conformément à « l’Acte de Niamey » , et (e) participer à la formulation des demandes d’assistance et à la mobilisation des financements des études et travaux nécessaires à la mise en valeur des ressources du bassin (3).    

Une approche multisectorielle (nexus) pour une gestion durable des ressources 

Ces trois organismes de bassin partagent des missions communes : la sauvegarde des écosystèmes et bien évidemment la gestion des ressources en eaux partagées de façon transfrontalière. Toutefois, ils se distinguent par des missions multisectorielles spécifiques qui répondent aux défis propres à chaque bassin et touche en priorité différents secteurs du Nexus. Ainsi, l’OMVS met en relief le plan économique avec pour missions de sécuriser et d’améliorer les revenus des populations, de réduire la vulnérabilité des économies et d’accélérer le développement économique de ses États membres ; la CBLT promeut, l’intégration régionale, la paix et la sécurité et enfin l’ABN s’intéresse aux questions de politiques publiques, aux ouvrages et projets communs et intègre également les domaines des transports, de l’énergie et de la communication. Le tableau suivant résume et compare les missions par secteur des trois institutions.

 

Ces trois organismes de gestion de bassin (OMVS, CBLT, ABN) disposent déjà d’éléments solides qui permettent de mettre en œuvre une approche Nexus, puisqu’ils travaillent avec une perspective multisectorielle. Bien qu’à présent seulement l’ABN travaille avec tous les trois axes Nexus (eau, énergie et sécurité alimentaire), au moins deux d’entre eux sont présents dans les autres organismes, souvent en intégrant d’ailleurs d’autres thèmes, notamment celui de la sécurité et celui de la préservation des écosystèmes (voir tableau).

Le secteur eau est couvert par les trois organismes. L’OMVS et la CBLT mettent en avant une exploitation rationnelle ou durable, tandis que les textes de l’ABN parlent de « mise en valeur » des ressources hydrauliques. Le secteur alimentation est mis en avant par l’OMVS et l’ABN, bien qu’avec des perspectives différentes : d’un côté, l’OMVS parle de « réaliser l’autosuffisance alimentaire », tandis que l’ABN cible la valorisation des ressources en agriculture, élevage, pêche, pisciculture. Quant à l’énergie, bien que des projets liés à la génération hydroélectrique fassent partie des travaux chez l’OMVS aussi, seulement l’ABN mentionne explicitement ce secteur dans son énoncé de mission.

Ces organismes travaillent avec d’autres secteurs ou axes en dehors de ceux du Nexus Eau-Énergie-Sécurité Alimentaire. La préservation des écosystèmes, par exemple, fait partie des énoncés de mission de l’OMVS et de la CBLT, alors que l’ABN n’en fait pas mention explicite. L’économie et le développement font partie des exposés de mission de l’OMVS et l’ABN, mais c’est l’OMVS la seule à détailler des objectifs tels que la réduction de la vulnérabilité économique, ou l’amélioration des revenus de la population. L’ABN y touche de façon plus générale : « assurer le développement intégré ». La création ou exécution des projets conjoints ou coordonnés fait également partie des missions de deux organismes (l’OMVS et l’ABN), mais est absent chez la CBLT.

Finalement, quelques axes ou domaines ne sont présent que dans un organisme : la sécurité, qui est une de priorités de la CBLT, l’harmonisation des politiques et la navigation et les communications, priorisés par l’ABN (bien que la navigation soit un axe de travail de l’OMVS, l’énoncé de mission n’en fait pas mention explicite).

La mission de paix et sécurité de la CBLT constitue un unicum particulièrement important et digne d’analyse. La région du Lac Tchad s’étant retrouvée à l’épicentre d’une situation sécuritaire difficile dans les années récentes, les états membres ont choisi de lui conférer un mandat sécuritaire qu’on n’observe pas dans les organismes de bassin à l’international. Le défi posé par le groupe Boko Haram et les dynamiques géopolitiques y liées ont un caractère transfrontalier. C’est donc vers la CBLT, organisme transfrontalier déjà en place depuis des décennies, que le Nigeria, le Cameroun, le Niger et le Tchad se sont retournés pour trouver une solution conjointe. Dans une époque où le terme de hydro-diplomatie attire de plus en plus l’attention comme instrument de paix, la CBLT constitue une expérience cruciale pour le reste du Sahel et au-delà.

Conclusion

Le Sahel est une région caractérisée par une spécificité des défis multisectoriels de la gestion des ressources naturelles. L’article propose d’analyser l’intégration de différents secteurs dans les missions de trois organismes de bassin dans la région, l’OMVS, la CBLT et l’ABN, avec le but de stimuler une réflexion multisectorielle Nexus qui vise une gestion coordonnée des ressources naturelles adaptée aux défis et aux opportunités propres de la région.

Les missions des trois organismes de bassin touchent à différents secteurs, et travaillent tous avec une perspective multisectorielle. L’eau est le secteur à être traité par tous les trois organismes, pendant que les thèmes agro-alimentaires, la préservation des écosystèmes, l’économie et le développement, et la création ou exécution des projets sont touchés par deux parmi les trois. La mission sécuritaire de la CBLT est digne d’une note particulière. Le terrain pour une approche Nexus est fertile comme dans les plus belles oasis du Sahel.

Références

  1. OMVS. Historique | OMVS [Internet]. [accessed 2018 Dec 21]. Available from:
  2. La Commission du Bassin du Lac Tchad | La Commission du Bassin du Lac Tchad [Internet]. [accessed 2019 Jan 18]. Available from:
  3. Autorité du Bassin du Niger (ABN). ABN - Missions et Objectifs [Internet]. [accessed 2018 Dec 22]. Available from: www.abn.ne/index.php
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